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Il ne suffit pas de dire : Vive le multiple.
Le multiple, il faut le faire.
Gilles Deleuze et Félix Guattari
L'archipel est la forme même du monde contemporain tel que nous le percevons aujourd'hui. Tant les galaxies que les planètes, les écosystèmes, les êtres vivants, les cultures ou les villes sont des constellations d'éléments stables en relations constantes.
L'archipel est diffracté, fractal,
nécessaire dans sa totalité,
fragile ou éventuel dans son unité,
passant et demeurant, c'est un état du monde.
Édouard Glissant
Extrait de Mondialite ou Les Archipels d’Edouard Glissant
par Hans Ulrich Obrist (Éditeur), Asad Raza (Éditeur)
« Ce que nous appelons la mondialisation, qui est l’uniformisation selon le plus petit dénominateur commun,
le règne des multinationales, la standardisation, l’ultralibéralisme sauvage des marchés mondiaux
(une entreprise transfère opportunément ses usines dans un pays lointain, les malades ne peuvent pas acheter des médicaments moins chers dans un pays voisin), et ainsi de suite, tout le monde peut le voir ;
c’est le défilé de platitudes éculées de tout le monde, répétées à l’infini, mais c’est aussi, tout cela, le revers négatif d’une réalité prodigieuse que j’appelle mondialite. Elle projette, cette mondialite, dans l’aventure sans précédent qu’elle nous a été donnée à tous de vivre aujourd’hui,
et dans un monde qui, pour la première fois, et si vivement, et d’une manière si immédiate, si violente, est compris comme à la fois multiple et singulier, et inextricable. Il est nécessaire que chacun de nous change ses façons de comprendre, de vivre et d’agir dans un tel monde. »
Hans Ulrich Obrist
Comme me l'a dit Glissant, " c'est dans ces îles que s'est réalisée avec éclat l'idée de créolisation, de mélange des cultures.
Car les continents refusent le mélange, alors que la pensée archipélagique permet de dire que ni l'identité de chacun, ni l'identité collective ne sont fixées et établies une fois pour toutes."
(...)
Je peux changer grâce à l'échange avec l'autre, sans perdre ou diluer mon sentiment de soi. Et c'est ce que nous apprend la pensée archipélagique. J'ai adoré cette idée. Mon sens du moi devient plus complexe et plus urgent. Et cette idée de Glissant, de l'archipel, nous avons souvent discuté de l'idée que l'archive des entretiens devrait être une sorte d'archipel.
L'archipel est diffracté, fractal, nécessaire dans sa totalité, Fragile ou éventuel dans son unité, passant et demeurant, c'est un état du monde.
Édouard Glissant
Dessiner la dentelle qui relie les différents éléments du monde est un exercice stimulant, périlleux et temporaire. C'est l'objet même de toute recherche fondamentale.
Certains ont le privilège de façonner leurs propres îles, d'en créer de nouvelles.
Ils oublient les axes uniques, préfèrent les formes évolutives, multipolaires, la visée gorgée de repères de l'enrichissement progressif du réel.
Rapports
Créer, ce n’est pas déformer ou inventer des personnages ou des choses. C’est nouer entre des personnages et des choses qui existent et telles qu’elles existent, des rapports nouveaux, c’est retoucher du réel avec du réel.
Robert Bresson cité par Laplantine
Nature vivante
Copier les objets dont se compose une nature morte n’est rien. Ce qui importe, c’est d’exprimer la sensation qu’ils vous inspirent, l’émotion que suscite l’ensemble, les relations entre les objets représentés, le caractère spécifique de chacun d’eux, modifié par ses rapports avec les autres, le tout entrelacé comme une corde ou un serpent.
Henri Matisse
Grumeaux
Son hétérogénéité est celle du mille-feuilles, la pâtisserie la plus difficile à entamer, résistant à la fourchette par son hétérogénéité même.
Michel Thévoz
Essai
La pensée archipélique est une pensée de l'essai, de la tentation intuitive, qu'on pourrait opposer à des pensées continentales, qui seraient avant tout de système.
Édouard Glissant
Toile
L'archipel est diffracté, fractal, nécessaire dans sa totalité, fragile ou éventuel dans son unité, passant et demeurant, c'est un état du monde.
Édouard Glissant
Même soi
Je suis fait de pièces qui peuvent entrer dans bien des mécanismes ;
et d'éléments qui composent une infinité de combinaisons.
Paul Valéry
« Le terme « archipel » peut être décomposé en racines « arc » (le grec signifiant « originel », « principal ») et « pelago » (une dérivation latine d'un terme grec antérieur signifiant une mer ouverte, une mare, une golfe, voire un abîme, l'impression d'être en haute mer).
Archipel n'est pas un mot grec ancien, mais un mot italien moderne fait de ces emprunts grecs.
Les éléments du mot sont grecs, mais il n'y a aucune trace d'arkhipelagos en grec ancien ou médiéval (le mot moderne en grec est emprunté à l'italien).
La pensée archipélique est une pensée de l’essai, de la tentation intuitive, qu’on pourrait opposer à des pensées continentales, qui seraient avant tout de système.
Édouard Glissant
"Augmenter notre faculté de percevoir le Divers, est-ce rétrécir notre personnalité ou l'enrichir ? Est-ce lui voler quelque chose ou la rendre plus nombreuse ? Nul doute : c'est l'enrichir abondamment de tout l'univers. "
La sérendipité, c’est rechercher une aiguille dans une botte de foin et y trouver la fille du fermier.
Pek Van Andel
L'ironie veut que la méthode royale pour vivre des découvertes est une anti-méthode, celle qu'on ne maîtrise pas. La sérendipité, ou l'art de rebondir sur des hasards heureux, ne se pilote pas plus que le hasard lui-même ne se prévoit.
La rencontre fortuite est comme un trou dans le filet social,
qui nous libère, nous offre un passage.
Lewis Hyde
La sérendipité, ou l'art d'utiliser les hasards heureux, ne se pilote pas plus que le hasard.
En revanche, une attitude qui permet aux hasards de fructifier, celle qui
1) accepte de s'exposer,
2) remarque l'insolite.
Assumer le brio de l'aléatoire, accéder à la coïncidence, filer dans l'orbite de l'événement, ramasser l'imprévu...
Disponibilité
Les occasions ne manquent pas. C’est nous qui les manquons.
Tibor Fischer
Actif
Il existe un degré intermédiaire entre « l'acte » et « l'occasion », celui où l'on provoque, où l'on attire l'occasion.
Franz Kafka
Moulin
Accueillir des erreurs n'est pas contredire le hasard mais le corroborer.
Jorge Luis Borges
Nécessaire
Même les éléments fortuits étaient rendus nécessaires par l'action qu'ils exerçaient après coup sur
l'ensemble.
Franz Kafka
Préparé
Dans le champ de l'observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés.
Louis Pasteur
Cascade
Si je ne comprends pas Einstein, ça ne fait rien. Ça me fera comprendre autre chose.
Pablo Picasso
Imprévu
J’aime faire répéter les acteurs avec des scènes qui ne sont pas dans le scénario ou qui ne seront pas dans le film car nous essayons d’établir leurs caractères et que pour moi une bonne interprétation c’est savoir réagir.
Jim Jarmusch
Je suis fait de pièces qui peuvent entrer dans bien des mécanismes ; et d'éléments qui composent une infinité de combinaisons.
Paul Valéry
L'écrivain Harry Mulisch avait noté notre petit penchant conservateur commun à tous : « En visite chez quelqu'un, on s'assied toujours à la place qu'on a occupée la première fois ». Beaucoup plus de détails qu'on ne croit suivent ce penchant, cette mémoire. On va là où on est déjà allé, on fait ce qu'on a déjà fait, on voit qui on connaît. Savoir cet inexorable engourdissement, c'est déjà l'enrayer un peu.
Chaque lieu situés dans certaines œuvres ouvre un terrain de pensée.
On songe à la méthode des loci (lieux en latin), Palais de la mémoire ou palais mentaux. Cet art de remémoration est pratiquée depuis l'Antiquité. Il permet de structurer de longues listes d'éléments contemporains sur le socle de souvenirs de lieux auxquels on les associe. Un vaste paysage mental se dessine alors, en déployant une philo-diversité d'une richesse infinie...
Essentialiser quelque chose ou quelqu'un consiste à réduire (un individu par exemple) à une seule de ses dimensions, ce qui procède d'une réduction du réel. Essentialiser, c'est poser une étiquette unique, volontairement biaisée. Cela consiste aussi, la plupart du temps, à RÉIFIER le réel, c'est à dire à transformer et réduire à l'état d'objet un individu, une œuvre etc.
Exemple : Les étrangers, les femmes, les hommes, les blancs, les noirs, les artistes, les nobles, les roturiers, les juifs, les Van Gogh, les abstraits, les ... L'appauvrissement est systématique.
L'important ne sont pas les choses, ce sont les relations entre les choses.
Denis Podalydès citant Pierre Bourdieu.
Au contraire de l'essentialisation du monde, considérer l'aspect relationnel de ce qui nous constitue montre très simplement que tout n'a de véritable sens qu'en fonction d'une relation avec autre chose, d'un rapport, d'un contexte toujours particulier et changeant.
L'œuvre ici procède de cette évidence relationnelle.
J’appelle donc beau tout ce qui contient en soi de quoi réveiller dans mon entendement l’idée de rapports.
Denis Diderot
Les besoins et les dangers de la vie assurent généralement une mobilité forcée, mais si l'environnement est confortable, l'inertie naturelle (celle qui maintient un corps dans son état en l'absence de cause extérieure) risque de nous fossiliser insidieusement.
Il n'y a pas d'attitude plus utile que de se remettre en mouvement, de suivre une bande sonore extérieure qui invite à secouer tout ce qui n'est pas de marbre.
Il s'agit de mettre l'esprit en mouvement, d'élire tout sauf un domicile, de pousser la tête aux antipodes, d'aller où va la flèche, de dessiner la cible après, et de s'étonner d'avoir si bien visé.
Tilt
Beaucoup comprennent tard que le destin d'une flèche est de voler
et non de se ficher.
Roberto Juarroz
Élastique
La philosophie de la relation serait non seulement un art de l'errance mais à la lettre une philosophie errante, dont les pôles et les points d'échange se déplaceraient sans cesse.
Édouard Glissant
Danseur
Je suis un homme de mouvement pour qui l'immobilité est une contrainte.
Waslaw Nijinsky
Nuance
Je n'évolue pas : je voyage.
Fernando Pessoa
Locomotion
Penser ! Plutôt agir sur ma machine à être (et à penser) pour me trouver en situation de pouvoir penser nouvellement, d’avoir des possibilités de pensées vraiment neuves.
Henri Michaux
De l'avant
La peur est un état passif, et l'objectif c'est d'être actif et de prendre le contrôle, d'être vivant ici et maintenant.
Le mouvement se fait du passif vers l'actif, car si le passé n'est pas nié dans le présent, on ne vit pas.
Louise Bourgeois
Bizarre
C'est spécial, comme faculté, la pensée vagabonde.
Samuel Beckett
Mouvement perpétuel
Tout l’art est une recherche vers le même but ; si jamais on l’atteignait, ce serait fini ; il n’y aurait plus d’art, tout serait figé, immobile, absent.
Or, dans la nature, tout est mobile, tout est possible.
Alberto Giacometti
Méridien
Voici les paysages intérieurs d'un homme parti depuis longtemps pour le pôle de lui-même.
André Breton
Kayak
Ne perdons pas de temps à analyser nos pensées, essayons au contraire de ramer plus loin, de maintenir la plume (telle une rame) perpétuellement dans le courant, afin de faire une transcription exacte du passage.
Henri David Thoreau
Sur Pouchkin
Pas un jour ne se passe sans que cette force, cette inspiration itinérante, ne crée ici ou là quelque performance instantanée.
Vladimir Nabokov
Toutes les œuvres de la littérature mondiale, je les partage en deux groupes : celles qui sont permises et celles qui sont écrites sans permission. Les premières, c’est du vomi, les autres, un peu d’air qu’on dérobe.
Ossip Mandelstam
Nous sommes régulièrement touché par l'esthétique ici et là, celle de la forêt ou des personnes qui s'appliquent à faire de leur mieux en art comme ailleurs .
Pourtant, il y a des moments où ce plaisir devient ce qu'il est: un doux papier peint sans éclat ni commune mesure avec la part de trouble que la vérité intime permet de transmuter en émotion profonde.
Cette part complexe, incertaine, s'accorde alors d'un coup avec l'entendement lorsqu'il vacille.
Nous sommes pris entre des interrogations informulables.
C'est là que la rencontre avec des facettes jusqu'alors hors de portée de l’existence devient désirable parce que possible.
L’outrage asséné aux idées reçues, aux clichés ordinaires, au banal confort décoratif de la doxa du bon sens et de la raison est patent.
Quelque chose tremble et tente de survivre derrière le glacis conformiste qui submerge la sensibilité collective.
Aucune œuvre ne rejoindra jamais en offense ce que le réel nous impose par le spectacle navrant des brutalités que nous infligeons au réel.
Le concept d’outrage peut être considéré comme un antidote à tout ce qui simplifie, oblitère, asservit et ne peut reconnaître le caractère libre et émancipateur de la création du soi, véritable, c'est à dire multiple.
Il s’agit de refuser qu’on s'en tienne aux limites convenues et de veiller à ce que l’art demeure un pouvoir de questionnement, d’ouverture de possibles.
Le mouvement en jeu, parfois déconcertant sur le plan des manières ou de la moralité, s’accompagne toujours d’un appel à l’intelligence du regardeur, à son humour.
L'outrage s'il existe n’est jamais un préjudice. Il est très simplement constructif, en nous révélant à nous-mêmes.
C'est là toute sa valeur, qui elle, n'a pas de prix.